L’homme et la femme… la “ouissance” de l’Unité

Ce thème attirant entre tous, du moins je l’espère pour vous, nous renvoie à Adam et Ève. Ève serait sortie d’une côte d’Adam nous répète-t-on depuis des lustres. Cette affirmation péremptoire a de quoi chatouiller la réflexion et amener la prospective dans un champ plus satisfaisant. On connaît la chanson mais l’air nous convient-il ?Allons faire le détour par la théologie… et rencontrer un ami dont je ne possède ni l’érudition ni la maîtrise de l’hébreu, du grec ou du latin. Je me contenterai de poser une question : Pourquoi a-t-on édicté une manière de voir l’homme et la femme de la sorte ? Mon théologien favori m’explique qu’à l’époque, on ne posait pas la question du pourquoi mais seulement du comment et la formule tendait à montrer la vie et sa reproduction. Les anciens, très anciens, étaient assez intelligents pour avoir déjà observé qu’habituellement c’est l’homme qui sortait de la femme plutôt que l’inverse « Cette blessure d’où je viens ». Les textes se référant à la création citaient l’Homme, l’Homme incluant homme et femme. Évoquer la chair en hébreu renvoyait à l’homme entier dans ce qu’il a de plus spirituel, la chair de sa chair, l’essence de son être.

ADAM ET ÈVE COTE À COTE…

Après cette entrée en matière, essayons de rester terre à terre et de trouver secours auprès de Dame Etymologie.

En hébreu, Adam signifie « le terreux », «celui qui sort de la terre » et Ève, « le souffle suscité », « l’élan ».

Mettons-les donc côte à côte, d’ailleurs, il m’aurait paru assez logique, dussé-je passer pour ingénue d’interpréter Ève, sortie d’une côte d’Adam comme la femme d’à côté ou celle aux côtés d’Adam. Expression plus poétique, moins prosaïque qu’un bout d’os et en définitif pourquoi pas aussi réaliste ?

Plaçons côte à côte Adam et Ève dans leur source étymologique et nous obtiendrons ainsi le véritable signifiant de la formule Adam et Ève : « le souffle suscité de ce qui sort de la matière ». Et qu’est-ce donc qui sortirait ainsi de la matière sinon la vie ? La vie rentre donc dans la matière pour sortir de la matière et dans ce joli tour de passe-passe, reproduire Adam et Ève… L’homme est divisible pour être reproductible avec une partie mâle et une partie femelle comme pour toutes les espèces animales et végétales. Par définition, l’homme ne peut pas être androgyne et porte en son sein les conditions de sa perpétuation. Pas par bouturage, du moins pas encore, ce qui n’empêche pas Adam d’avoir éventuellement des boutons lors de la rencontre avec son alter ego, Ève. Ils sont donc les symboles du Yin et du Yang, de ce qui peut engendrer pour être engendrable.

UNE MÊME LAITANCE D’ÉNERGIE

Cette notion d’existence de mouvement va donner naissance à l’esprit de l’homme qui par sa conscience est supposé très différent de l’esprit de l’animal. L’homme mâle, l’homme femelle sont donc issus d’une même matière première, d’une même laitance d’énergie. Ils seront des êtres totalement opposés, différents mais complémentaires et d’une nécessité, est-il besoin de le souligner, primordiale à chacun et pour chacun. Or, la partie animale qui enveloppe chaque être, chaque mâle, chaque femelle est à l’image de ces différences, de ces conceptions complémentaires mais essentielles pour chacun. Essentielles pourquoi ? Essentielles pour retrouver l’unité. La femelle est affective, selon ce qu’on entend dire de tout temps… Les femelles seraient plus affectives que les mâles comme nous le scande Serge Gainsbourg et sa belle chanson, « Mademoiselle », chantée par Zizi Jeanmaire égrenant le cortège de toutes les ives ou vies supposées orner le blason de la femme affective.

« Trop excessive, trop possessive, bien trop lascive et trop naïve, trop agressive, trop émotive, trop sensitive et trop captive.

Jamais passive, végétative, trop impulsive, trop offensive, trop affective, démonstrative, trop intensive et destructive.

Trop explosive, trop convulsive, trop corrosive, trop exclusive, trop incisive, trop objective, trop intuitive et détective. »

DISPARITÉS PHYSIOLOGIQUES

Les mâles, eux, sont dominants. Ils sont même déterminants et vivent dans un déterminisme nécessaire tant et si bien que dans certains textes sacrés, la prépondérance a été donnée au déterminisme par rapport à l’affectif. Il est aussi nécessaire de ne pas oublier que l’affectivité est nécessaire pour reproduire le mâle et dès lors en conserver une réserve essentielle et sacrée. Cela donnera des idées à certains d’enfermer des femelles pour conserver soi-disant le pouvoir du mâle. Or, quel pouvoir aurait donc le mâle si la femelle n’existait plus ? Un mâle sans femelle ne serait plus vraiment un mâle. Ce serait le pire mal qu’il puisse avoir ! Et pour la femelle, il en irait de même. Sans mâle, il n’y aurait plus de femelle non plus. Or, qui dit femelle, dit famelle, « fame », la reconnaissance première. Donc, la femme a le « fame » de l’homme et l’homme, le « fame » de sa femme.

Cette unité va engendrer des disparités physiologiques. Et si la prédominance de l’un sur l’autre existe, cela va créer des dysfonctionnements et de fil en aiguille, des malaises, des mal-êtres et des maux.

Si le mâle rejette la femelle, cela va créer des maux chez cette dernière, des acérations physiologiques et une acerbation psychologique. L’inverse est aussi évident dont les expressions populaires « pisse-vinaigre », « crève-cœur », « tête d’enterrement » ont rendu l’écho. Si la discussion, le débat et les ébats sont souhaitables, la contestation de l’un ou l’autre va engendrer des déséquilibres, des bas et des maux importants. D’où la naissance du terme « langue de vipère », « langue fourchue » ou « langue de crotale ».

Combien de mâles furent tués par leur femelle et sa langue acérée ? Combien de femelles furent persécutées et tuées, martyrisées par la langue de leur mâle ? Il est fondamental que chacun le reconnaisse au travers des diversités physiques, psychologiques qui le constitue.

Car, chacun est égal à l’autre. Égal faut-il le préciser, au sens du rang, égal devant la loi, sur un pied d’égalité. La femme est l’égale de l’homme, l’homme est nécessaire à la femme et réciproquement. Et chacun doit être uni dans l’unique car chacun marche au même pas avec la même prestance et le même pouvoir.

LE PARLER D’AMOUR

L’intuition du coeur, maniée par le poète exprime sans détour l’essence de la vie et je vous propose le « parler d’amour » cher à Ute Lemper et Art Mengo, murmure de la mélodie d’un couple…

 

« Parler d’amour

Parler d’amour poli comme ces galets qui rient

Aux marées finissantes un soir d’avant tempête

Parler d’amour

Parler d’amour

Comme un jeu déferlant, quand la mer est muette

De ces amours qui poussent entre deux cours en douce

Parler d’amour

Ne pas parler de nos départs

Des déchirures sous les regards, les amertumes

Comme on se cache (bis)

Parler d’amour

De ces amours trop clairs pour laisser sur la pierre

La blessure insolite de nos amours maudites

Parler d’amour

Parler d’amour

Pas de ces haines cachées aux lendemains des rêves

Sous les mots acérés comme des tranchants de glaive

Parler d’amour

Ne plus parler de nos hivers

C’est vraiment mal et puis se taire

Et puis se taire

Parler d’amour (bis)

Parler d’amour

D’accord mais d’amour tendr’alors

Parler d’amour

Parler, Parler, Parler d’amour »

 

Adam et Ève ont la même autorité en eux-mêmes. C’est au travers de leur différence que se suit et se crée le sillon d’Abel et de Caïn. Cahin-Caha que viennent-ils faire dans ce jardin ?

Abel, « celui qui fait paître le troupeau » assure la survivance, la sérénité, le calme et la paix. Caïn, « celui qui brise », casse, déchire, ensanglante, symbolise les déchirures, la douleur.

Le sillon de Bel et d’Un est une image des événements dont chaque homme est le miroir, le miroir où se reflète et se régénère le sillon.

La vie à la fois vallée de larmes et septième ciel propose un parcours chaotique où la sagesse invite à être bien accompagné.

L’UNION FAIT L’ÉLÉVATION

C’est l’union du couple qui fera l’élévation de chacun pour concourir à atténuer nos déroutes et nos maux, embaumer les instants de gaieté et d’échange, créer cette unité, cet espace temps sans lequel on ne peut avancer. La question se pose des non-dits puisque parfois on pense avoir la paix de cette façon. Les non-dits, s’ils traduisent l’incapacité d’exprimer ou la fuite devant l’autre ou soi-même, sont aussi une non-volonté d’écraser ou d’être écrasé par l’autre.

Or, chacun sait que le non-dit se retourne toujours contre soi et que nous en sommes la première victime.

Cette non-volonté va devenir un déséquilibre dans le cas où la paix ne revient pas dans un temps suffisant. L’homme ou la femme qui a le non-dit a peut-être peur inconsciemment de blesser, d’étouffer, d’être excessif. L’homme ou la femme sont aussi bien à l’origine des débordements.

L’affectivité peut être excessive tout comme la dominance. Une marée de baisers, un océan de recommandations peut noyer. On peut se retrouver face à un volcan de reproches, voire un volcan d’idées, d’explosions d’idées ou de pensées et ce déluge peut asphyxier ou provoquer la révolte de l’autre. Le non-disant, lui, va se réfugier dans son attitude par la crainte de faire mal, de mal juger, de mal jauger ou de se dévaloriser devant l’autre. Et là, joue la complémentarité : amener l’homme, la femme à parler, dans la paix, en le haussant, en le faisant rehausser.

C’est tout l’art de la sagesse relationnelle dans le couple de ne pas repousser ou d’abaisser. Combien d’hommes dominants abaissent leur femelle : « Tu ne sais rien ». Ou la femelle : « Tais-toi, tu n’y connais rien. » C’est le tâtonnement de chacun qui produit l’évolution de la genèse de l’épanouissement. C’est le travail de toute une vie d’homme, de femme.

Pourquoi des mâles tentent-ils de chercher femelle ailleurs ? Pourquoi des femelles cherchent-elles mâle hors de leur foyer ? Pourquoi tant de couples se heurtent-ils violemment ou ne se disent rien ?

QUÊTE DU GRAAL

C’est l’accumulation des non-dits, de non-acceptation, de non-réalisation qui engendre des fossés, des montagnes de reproches.

On pourrait objecter que la solution serait dans la solitude, l’homme ou la femme solitaire.

Hélas pour lui ou pour elle, l’homme ou la femme solitaire ne sera pas homme, femme. Il n’aura de cesse de trouver homme ou femme avec qui accomplir un chemin. Hormis des cas d’espèces, il ne peut avancer car il ne peut pas être unitaire. Il n’est jamais en paix. Il est toujours torturé. Il ne connaît pas la paix. La quête du Graal, si elle prend l’allure de la quête de la femme de ses rêves ou de l’homme idéal, n’est qu’une poursuite de l’unité, unité réalisable par l’harmonisation des deux parèdres. Quête du Graal où jamais personne ne pourra répondre au casting idéal. C’est un fantasme un peu enfantin mais dont la véritable rêverie est de réussir à former une unité par l’harmonisation du couple.

Une femme est une femme, un homme est un homme et il est malaisé de se mettre dans la peau de l’autre. L’affectivité, la dominance sont des domaines très mouvants, émouvants aussi et dans un mouvement permanent du Yin et du Yang, l’échange affectivité – dominance n’a de cesse. Chacun n’est jamais totalement l’un ou totalement l’autre, l’affectivité peut se retrouver du côté de l’homme et la dominance de la femme. La vie, en ces flux et reflux, verse tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre.

Femelle on est, femelle on sera et mâle on est, mâle on restera, mais à partir de ces composantes, le travail de chacun est de réussir à composer une unité : une unité de compréhension, une unité affective, une unité d’échange, une unité de direction.

Ce n’est pas un reproche ou discernement mal vu, mal écoutant, mal-disant, qui va résoudre la disparité, le heurt. Pour autant entachera-t-il définitivement la relation ? Non, s’il est une étape dans cet échange sans agressivité pour créer et recréer un espace unitaire.

ÉCOUTE ET ÉCHANGE

Mais on m’oppose que le problème de la femme le plus souvent, est justement la crainte, l’excès, l’affectivité ? Croyez-vous donc que ce soit seulement l’apanage de la femme ? Le mâle en est tout autant la victime. Il est aussi dans l’excès de la crainte de la dominance de l’affectivité. Car, dans chaque être coexistent ces parts d’affectivité et de dominance. Ce sont des parts inégales. C’est cette inégalité de facettes, de milliers, de millions, de milliards qui fondent fart des facettes. La femme est souvent à cent lieux de ce que pense son homme et l’homme est à cent lieux de ce que pense sa femme.

Comment allez-vous donc vous rencontrer ? Et pourtant réussir à penser à la même chose vue sous des angles différents, dissemblables, des facettes divergentes, opposées n’est nullement impossible. C’est réalisable par la force de vouloir être égal et non identique, selon des conceptions mutuelles et pacifiées, c’est-à-dire dans l’espace temporel du lieu et du temps où l’on se trouve. Ce n’est pas parce qu’à un moment donné, on déborde de fatigue qu’on va s’entredéchirer. La femme peut être lasse et dire « Tu me fais suer ». L’homme va comprendre le pourquoi. Chacun va s’accorder et l’instant suivant vous serez au diapason. Sans reproche, ni rejet parce qu’il y aura entente, compréhension. L’écoute et l’échange se feront simultanément. Si vous lui dites « Tu me casses les pieds » tout en étant d’agrément, vous allez faire tomber une barrière pour vous retrouver ensuite non pas sur une disparité inégalitaire mais égalitaire. Au lieu de considérer l’obstacle par le bout de la lorgnette, vous le regarderez à la façon de l’autre, par le bout du coeur.

UNIQUE C’EST COMMUNIER

« C’est vrai, sans doute y avait-il un élément que je n’avais pas saisi ! » Et l’échange va engendrer l’échange, dont découlera la paix. C’est toujours une volonté de compréhension, une volonté de comprendre l’autre, une volonté de comprendre le raisonnement de sa pensée. C’est toujours faire effort, et dans l’effort nous allons toujours retrouver un chemin qui croisera le nôtre et réussir à composer une unité, réaliser l’unité. La femme est un être de sensibilité de don. Elle reçoit, elle donne, elle se donne parce qu’elle a l’intuition, l’intuition de faire, l’intuition d’aimer, elle renifle, elle sent. L’homme est un être de passion, la passion d’aimer, de faire et de donner sa vie. Les Psaumes de David, remarquables par leur éloge de la vie, citent « L’homme relève sa connaissance auprès du plaisir de la femme et grandit dans la joie du développement de sa famille. »

La jouissance, fart de la jouissance n’est que la « ouissance » de cette unité. C’est en sachant se faire plaisir, en étant amants qu’on devient homme et femme. Par l’aide, le respect, l’engagement, le réconfort, la joie, l’amour, on devient unique. Unique, c’est communier, communier en tout et au travers de tout. Que c’est doux d’avoir un mâle dans le creux de son épaule mais que c’est doux pour un mâle d’avoir la tête de sa femelle dans le creux de son épaule !

Ce sont deux imagos mais elles traduisent le lit de l’échange nécessaire de la compréhension mutuelle.

À une époque où la sagesse me venait en dormant, un rêve dont je vous livre les paroles sibyllines et synthétiques offre en substance un résumé onirique à ce thème de l’homme et de la femme.

« L’amour, c’est le soleil dans la lune et la lune dans le soleil. Le masculin devient féminin et le féminin masculin. Le Yin et le Yang sont réunis, ils ne forment plus qu’UN. »

© Spirale – hiver 2003

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