Le rêve est l’offrande des dieux par l’homme

Axel a 22 ans. C’est un jeune homme costaud au physique de Steve Mac Queen, il vient me consulter en urgence en raison d’une idée obsessionnelle : mettre ses mains autour du cou de sa petite amie, la peur phobique de l’étrangler.

Je n’ai aucune raison objective de le faire, je suis amoureux d’elle. J’ai l’impression de n’avoir retenu que le négatif de mon enfance et de mon adolescence, et pourtant, j’ai vécu beaucoup de moments heureux, mais je mets du blanco dessus. Mon hygiène de vie ? Mon cercle de vie, c’est d’aller vers les gens, je n’ai jamais attendu qu’ils viennent me voir. Je me suis toujours senti rapporté. Au collège, j’adhérais à un groupe d’amis par le biais d’une copine. Le jour où elle m’a lâché, tout le monde m’a lâché. En troisième, au Lycée, j’ai fait en sorte d’aller dans un établissement où je ne connaissais personne et, peu à peu, je me suis moulé dans des groupes, des groupes où on fait la fête avec de l’alcool, du shit, de la ganja. Je le fais de moins en moins, je ralentis car, après avoir fumé du shit, j’ai eu une très grosse crise d’angoisse, il y a deux semaines. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je viens vous voir.

D’habitude, lorsque je fumais, je pouvais avoir des obsessions, du style « Je suis pédé, … je suis pédé ». En réalité, je ne me sens pas attiré par les hommes et, physiquement, je réagis uniquement aux femmes. Mais, l’idée commence à s’ancrer. J’en ai été tellement inquiet que j’en ai parlé à mon père. Mon père m’a répondu : « La drogue floue le mental ». Et pourtant, j’avais bu raisonnablement et fumé peu.

Pour le premier de l’an, puisque nous sommes deux jours après, j’ai très peu fumé et quasiment pas bu. J’ai encore revécu ces crises d’angoisse, et la peur d’étrangler ma petite amie. Cette fois, j’ai pensé qu’il y avait un problème très sérieux et qu’il fallait que je consulte. Je suis d’autant plus inquiet que ma sœur en est morte. Elle aussi fumait et a commencé à tomber dans le délire. À l’époque, j’étais en Fac de Psycho, mes examens étaient, pour les trois quarts, validés et puis j’ai travaillé dans une maison d’accueil spécialisée avec des psychologues, des éducateurs, et j’ai trouvé qu’il n’y avait aucune entente entre eux. Ils se tiraient dans les pattes et surtout ils étaient plus barjots que ceux qu’ils recevaient. La résultante en a été que j’ai arrêté net la psycho. Et, j’ai commencé à travailler comme intérimaire dans différents corps de métier, parce que je sens que j’ai besoin d’activités physiques, besoin de me dépenser, de dépenser toute cette fatigue nerveuse. Et puis, j’ai très peur de finir comme ma sœur. Lorsque j’étais en psycho, et que je lisais les livres, je me trouvais tous les problèmes, cela m’a créé des craintes terribles : « Suis-je comme elle ? ».

- On peut être dans une même fratrie et ne pas se ressembler du tout. Pour répondre à votre questionnement sur la phobie et sur son pourquoi, je dirai que beaucoup d’individus, quotidiennement, ont des idées qui leur traversent l’esprit : tuer le patron parce qu’il a été très désagréable, a eu du mépris ; démolir la voiture sous prétexte qu’elle s’est rabattue un peu trop rapidement ; trucider la femme ou le mari qui vous irrite en permanence.

Pour autant, vous constaterez que la rubrique des faits divers n’est pas tellement longue. Cela signifie que nombre de pensées traversent votre esprit comme un flot bouillonnant mais ne s’arrêtent pas à cet état tueur, présent à un moment donné. Pour un passage à l’acte ou, plus simplement, pour qu’il existe une idée obsessionnelle, une phobie, il faut souvent un état corporel très amoindri ou une dépendance. Vous observerez que ceux qui tuent de sang froid, si je puis dire, sont tout de même très rares. Bien sûr, il y a des maniaques et des désaxés mais, en pourcentage de la population totale, c’est infime. La plupart de ceux qui passent à l’acte sont, en général, sous l’emprise de l’alcool, de drogue ou de médicaments voire d’un radicalisme de pensée. Et, souvent, ils vont vous dire : « Je ne sais même pas si j’ai fait ça. Comment ai-je pu avoir un tel acte, je ne me rappelle plus ». Sous l’effet d’une pulsion, Rezzalah a avoué être sous l’emprise de la drogue et l’alcool conjugués, lors de ses meurtres.

Donc, si vous souhaitez ne plus avoir ce type de phobie et de pensée, il faut tout simplement avoir une hygiène de vie correcte. Non pas diminuer ou ralentir la consommation d’alcool et de drogue, mais les arrêter définitivement et totalement. Et, ce qui vous arrive est un bienfait car cette crise et la peur qu’elle provoque sont salutaires. C’est un signal d’alarme pour vous dire que le corps, maintenant, en a sa dose. Il n’en peut plus et, au-delà, vous ne pourrez plus contrôler. Avez-vous des horaires réguliers, tant sur le plan de l’alimentation que du sommeil ?

Non, ils sont très tardifs.

- Commencez par vous imposer une discipline de vie assez stricte. Je ne vous dis pas de vous coucher à neuf heures ou à dix heures tous les soirs, vous pourrez, bien sûr, aller faire la fête et vous coucher à deux heures du matin de temps en temps. Mais, généralement, imposez-vous des horaires stricts sans lesquels votre corps ne sera pas à même de réagir.

La phobie, je pourrai la comparer à une attaque de soudards. Pour y répondre, il faut être bien éveillé et en forme. Si, dans votre château fort, vous êtes absent ou endormi alors qu’ils attaquent, ils pourront vous blesser et vous tuer très aisément.

Là, j’ai été très blessé.

- À vous de prendre les moyens pour vous tenir éveillé et sur vos gardes. Et là, le rapport de force ne sera plus du côté de votre phobie.

-  Puis-je, sans reprendre d’alcool ou de shit, avoir encore cette idée ?

- À mon avis, elle reviendra sans que vous ayez pris quoi que ce soit. Elle reviendra pour vous éprouver d’abord, et peut-être à des moments où vous serez ambivalent, où vous aurez envie de boire ou de fumer où vous vous laisserez aller sur le plan des rythmes des repas et du sommeil. Lorsque vous aurez cette phobie qui reprendra, vous vous direz : « Tiens, voilà mon signal d’alarme, il faut que je sois un peu plus vigilant et reprendre pied dans mes principes ».

J’ai le souvenir d’un rêve, la nuit après avoir dit à mon amie que j’avais envie de l’étrangler.

Je me retrouvais sur un barrage, tout à fait semblable à celui qui est juste à côté de chez moi mais, le barrage était déporté au Sri Lanka. Tout à coup, dans l’eau de l’étang, j’ai vu des formes apparaître, comme si un animal était sous l’eau.

- Que diriez-vous de votre rêve ? lui demandais-je.

C’est un changement, j’étais à l’endroit où j’habite, sur ce barrage où je vais très souvent donc, exactement au même endroit mais déplacé dans un lieu que je ne connais nullement. Pourquoi le Sri Lanka ? Je ne sais pas.

- Peut-être Sri pour shit et Lanka pour ganja…

- Sur le pont, alors que j’étais presque arrivé au bout du chemin, je vois quelque chose au fond. Cela me traduit peut-être quelque chose qui est sous l’apparence, pas loin. Peut-être le Moi et ce qu’il y a dessous, parce que c’est quelque chose qui vient  à la surface, c’est donc quelque chose qui apparaît : cela peut venir de moi, émergé des profondeurs. L’étang me fait penser à latent, le temps. Et puis, l’animal, quel animal, je ne sais ? Pourquoi ? En tout cas, cela n’était pas naturel du tout et très angoissant.

- Ce rêve traduit donc un dédoublement puisque vous vous trouvez dans le même lieu, mais différent et déplacé. Vous pensiez avoir obtenu une certaine maîtrise : c’est l’image du pont où vous étiez presque arrivé au bout d’un chemin. Le dédoublement que l’on pense avoir maîtrisé, sous-tend un état latent qui peut émerger n’importe quand sous une animalité déformante.

Ces rêves montrent bien, qu’à travers la prise d’alcool, de ganja ou de shit ou autre, un dédoublement s’effectue alors que vous pensez avoir une maîtrise complète du conscient. Une déformation de pulsion animale peut émerger du conscient à n’importe quel moment et produire des actes incontrôlés et incontrôlables qui ne seront pas maîtrisés.

C’est clair. J’ai une dernière question ? J’hésite car je suis invité à un séjour à la neige dans deux jours. J’étais dans un tel état de crise que j’avais même abandonné l’idée de ce projet. Qu’en pensez-vous ?

- Et vous-même, avez-vous envie d’y aller ?

- Oui, c’est quelque chose qui me tenait beaucoup à cœur. Nous sommes dans un chalet entre copains, il y en a qui fument et qui boivent, d’autres non.

- Dans ce cas, allez-y puisque ce projet vous tient à cœur, ce sera l’occasion de pratiquer du sport et de vous oxygéner. Et puis, il faudra bien choisir et vous confronter à vous-même en choisissant votre camp. Ce sera un excellent début d’affrontement à votre phobie.

Christine Herzog

Article paru dans La Foudre n°32 – 2001

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