Les nuits blanches

« C’était une journée particulièrement chaude, un mois d’avril à Paris. Je m’étais rendue, avec un parent  physicien, déjeuner dans un restaurant chinois. »

La conversation incidemment nous amena à parler de nos passions réciproques.

Rien n’était plus éloigné en apparence que deux personnes travaillant l’une sur le réel mesurable et quantifiable et l’autre sur le rêve, mais la discussion allait bon train, et une logique implacable animant l’un et l’autre permettait d’établir des ponts au-dessus de ces continents.

Mon oncle véritable encyclopédie ambulante, mais comme tout scientifique qui se respecte, déployait une grande ouverture d’idées et s’attachait à comprendre en premier lieu l’incompréhensible.

C’est ainsi qu’il vînt à me parler de l’illustre Prix Nobel de physique Schrödinger. Il devait d’ailleurs son Prix à une équation qui ne correspondait en rien à ce que l’on pouvait connaître auparavant puisqu’elle introduisait des inconnues variables, alors que ce type d’équation ne reposait que sur des inconnues réelles, mais avait l’inestimable qualité de faire rentrer une sorte d’agencement du monde en une seule équation, et nul malgré son caractère étrange n’avait jamais pu trouver une seule impossibilité dans l’application de cette équation. Elle faisait encore des dizaines d’années après son apparition l’étonnement de tous les scientifiques.

« Mais, Schrödinger revenait d’un séjour en Inde ; il a ramené de chez les Brahmanes cette fameuse équation. »

Après les fameux hors-d’œuvre et ces préambules, mon oncle devait m’interroger :

« C’est étrange, j’ai eu un rêve. Il se répétait sans arrêt les dernières années, et pourtant il est bien curieux que j’ai pu rêver, car toutes ces années peut-être depuis vingt ans, je n’ai eu que des nuits blanches, ou presque. »

Rêve : « Je me rendais dans un hôpital bizarre, l’enseigne était bien celle de l’hôpital, mais curieusement on se trouvait aussitôt sous terre dans ce qui semblait plutôt être une sorte de métro. En creusant, en allant encore un peu plus profondément, je me voyais descendre une multitude d’escaliers, tortueux et je trouvais dans une grande salle en profondeur une multitude de gens décharnés, comme hallucinés, des êtres pas moribonds, mais vraiment dans un état piteux. Curieusement presque tous étaient affligés de moignons en particulier aux mains. »

Puis sans s’attarder sur le songe, il poursuivit la conversation sur d’autres problèmes de physique ou certains physiciens tel Feynman autre Prix Nobel dont la passion, lorsqu’il ne s’occupait pas de faire de la physique était de fracturer dans le moins de temps possible, le plus grand nombre de coffre-fort qu’il pouvait trouver. C’était un jeu et un dérivatif où il pouvait mettre sa logique en application mais aussi son esprit intuitif.

J’appréciais beaucoup ces histoires. Ces exemples me montraient toujours qu’au plus haut niveau du savoir scientifique, ces hommes hors du commun étaient dotés d’un anticonformisme puissant qui leur permettait d’ailleurs de trouver là où personne avant eux n’avait jamais osé chercher.

«  Je peux peut-être tenter une explication de ton rêve si tu le souhaites ? L’hôpital est le lieu où tu as vécu, travaillé toute ta vie. C’est une existence faite de sacrifices où les relations humaines ne sont souvent pas faciles, où le sujet se trouve de plus en plus relégué, enfoui sous des considérations administratives financières ou techniques, ce qui explique le fort mauvais état de tous ces gens vivants dessous. »

« Tout cela c’est bien vrai. Je n’ai pas attendu le rêve pour le savoir. Je le sais  consciemment depuis des dizaines d’années et chaque jour m’en apportait une preuve. L’invasion des administratifs et d’autres ganaches a assombri, obscurci toutes les relations humaines entre les praticiens et les malades. »

« Le rêve a bien évidemment une autre fonction que d’apporter un éclairage que l’on connaît déjà. Le songe fait état  des différentes parties de toi-même. L’hôpital représente donc une fraction de ta personnalité, c’est ce qui reçoit, la structure d’accueil hospitalière, c’est aussi ce qui apparaît, l’hôpital n’est pas normalement construit sous terre.

Ce qui apparaît : au-dessus de la terre est au jour. Le jour c’est ce qui apparaît à la lumière de la conscience : Or paradoxe l’hôpital se transforme en métro ! Le métro n’est pas sans rappeler avec ses couloirs, les méandres du cerveau de tout ce que nous possédons à l’intérieur et que nous ne voyons pas, mais aussi les labyrinthes et le dédale matérialiste.

Dans ces méandres où tu t’enfonces de plus en plus, tu finis par arriver au plus profond où se trouvent ces grandes salles peuplées d’êtres décharnés, squelettiques handicapés. C’est un cheminement qui correspond au chemin du conscient à l’inconscient. Il débute par le cerveau que nous connaissons par la vie que nous connaissons comme à l’hôpital où on voit le cerveau, les muscles, les os et les méandres, mais sait-on déceler ce qu’il y a  à  l’intérieur du cerveau ? Si un être un bon ou non ? S’il a du cœur ou non ? Quelle est son âme ? on ne voit que la surface des choses, leur apparence mais non leur  essence.

Donc tu chemines à l’intérieur de toi-même. »

« Mais, je suis avant tout un imaginatif. »

« C’est vrai, c’est pourquoi ton intuition te permet d’aller plus loin, car tu sais que l’univers ne s’arrête pas à ce que l’on voit, mais justement ton rêve montre que tu es resté dans le conscient et que tu ne connais pas  l’inconscient. Tous ces gens qui vivent au fond de toi, toutes ces personnes à moignons, sont justement toutes ces parties inconscientes, toutes ces potentialités intuitives, imaginatives, auxquelles on a coupé les bras, qui on été amputées des mains donc des possibilités d’agir. La société actuelle, en particulier l’hôpital, le monde pseudo scientifique de la technicité ne laisse pas suffisamment de place à l’intuition, à toutes ces fonctions de l’inconscient qui n’ont pas le droit de cité, et ces gens n’ayant pas droit d’apparaître au jour sont mésestimées, refoulées, péjorées donc malheureuses.

Elles restent dans le noir, dans l’obscurité, malades, atrophiées, ce sont toutes les qualités que tu as laissé dans l’ombre, que tu n’as pas portées au jour de ta conscience. Elles se manifestent à un moment où tout est sombre, où tout est noir, la nuit, car par une nuit blanche, alors que la nuit doit être noire, profonde, récupératrice, et bien c’est là que tu ne peux pas dormir, car ce sont toutes les potentialités énergétiques à ce moment là s’agitent en toi et essayent de t’éveiller à un autre niveau de la conscience afin de la rendre plus profonde, pour

essayer de t’y initier et faire sortir de la caverne des méandres dans lesquelles elles sont malheureuses.

C’est comme les branches non  issues d’un arbre qui en milieu désertique ne peut prendre sa taille réelle, qui demeure dans un état de bonzaï et de ce fait souffre de mal être, de mal vivre car la réalisation ne s’effectue pas. Si le conscient s’éveille à l’inconscient, si le masculin s’éveille au féminin, les nuits blanches régresseront, disparaîtront. »

Mon oncle avait toujours vécu seul, pourquoi, je n’en saurais sans doute jamais rien, mais la femme n’avait pas eu droit de cité dans sa vie. Son univers était tapissé des photos de savants et des ouvrages issus de tous les continents, uniquement de revues scientifiques parues dans toutes les langues.

Seule la science et le champ de cohérence du savoir l’avaient intéressé, avec toutes les valeurs dites intellectuelles, l’intelligence, la concision, la précision, qui étaient  certes  des qualités fondamentales.

Mais cet homme qui négligeait  son corps, les sensations physiques, les plaisirs corporels, s’amputait en même temps d’une moitié de son univers.

Les nuits étaient blanches et curieusement la lumière électrique était  toujours présente durant le jour, car il vivait avec les volets toujours fermés ; comme si pour retrouver le calme l’obscurité lui était nécessaire durant le jour.

Ceux qui ont subi les bombardements savent que toute lumière était prohibée pour ne pas attirer les foudres ennemies.

Cet oncle restait une énigme. Son humour et son savoir m’avaient impressionnée et sûrement guidé de loin ma profession actuelle. Ses contradictions m’amusaient : un nu trônant au milieu d’illustres savants, le goût pour le faste alors qu’il pouvait vivre sans rien, une Caravelle décapotable dans laquelle il m’emmena gamine dotée d’une otite et d’un souvenir immémorial. Bref un cocktail de sérieux trop sérieux et de démesure. `

Alors, pourquoi était-il resté dans l’ombre ? Pourquoi ces perpétuelles insomnies ? J’associai les deux phénomènes, les sentant intimement liés.

Des ouvrages lui étaient demandés et lors d’une de mes visites il avait parlé d’un des derniers ouvrages de KANT, je crois, dont l’auteur ne souhaitait qu’une édition posthume, tant il se minorait dans ses capacités.

Mon oncle avait aussi fini par rédiger son ouvrage et je pense qu’il le laissait à dessein dans un tiroir. Au cours de nos entretiens j’avais fait connaissance avec son amie, de trente années plus jeune que lui, charmante et baroudeuse.

Elle m’appela un soir pour me confier qu’il avait effectué un accident vasculaire cérébral, et qu’il était hospitalisé. Je l’avais vu un mois plus tôt et je l’avais trouvé diminué dans ses capacités intellectuelles toujours brillantes. Il manifestait surtout une grande tristesse de ne plus pouvoir lire comme avant les revues étrangères et les livres de physique quantique qu’il affectionnait.

En mon for intérieur, je pensais que s’il n’avait plus cette nourriture, il ne serait pas long à se laisser dépérir.

Au cours de nos entretiens, peu à peu, il m’avait raconté certains épisodes de sa vie. Il avait particulièrement insisté sur la tuberculose qu’il avait effectuée à l’âge de dix-huit ans et qui l’avait placé un peu en dehors du monde, ce dont il ne s’était jamais remis.

Il est vrai qu’à cette époque, c’était de surcroît l’époque des bombardements, il avait passé les deux années précédentes à circuler pour aller à ses cours sur le balcon du tramway nantais qu’on appelait à l’époque ” le péril   jaune ” en raison de ses avatars.

Les conditions de pénuries de la guerre engendrant une mauvaise alimentation, des problèmes de froid et sans doute un comportement parfois inconsidéré, rendaient le germe plus à même de revivre au corps.

Au cours de cette même période, durant les bombardements, il avait été effectuer une visite chez son médecin traitant lorsqu’une bombe éclata. Dans ces vieux immeubles, à colombages si beaux, la déflagration avait été tellement importante qu’il se retrouva passer du troisième étage au rez-de-chaussée en un instant. La chute était déjà impressionnante s’il n’y avait eu de surcroît, en

sortant de l’immeuble, la vision des corps calcinés, éparpillés dans les rues avec la terreur de ces gens, privés de toute défense, fauchés comme des coquelicots.

À partir de cet instant à l’âge de dix-huit ans, il ne connut plus que les insomnies.

Au cours de ma pratique,  j’avais rencontré nombre d’insomniaques que j’avais pu aider mais il m’était très pénible de constater que mes efforts restaient lettre morte sur ceux qui avaient subi les affres de la guerre.

Qui a vu des égorgements, des assassinats sous quelque forme qu’ils existent, sans pouvoir intervenir ou sous la menace de subir la même chose, ne sera plus jamais comme avant. Il sera plus handicapé qu’un unijambiste ou un sans bras, d’avoir vu et entendu ces horreurs. Il faudra ensuite trois siècles pour effacer et revenir à un état de non traumatisme et de non haine.

Je comprenais, à l’écoute de son récit, le rêve qu’il avait effectué des années durant et qui m’expliquait son apparente passivité devant sa carrière ou ses écrits. C’était seulement l’expression de ses traumatismes : il avait en quelque

sorte les mains coupées non seulement sur le plan des souvenirs psychologiques mais avec des transformations sur le plan génique, chromosomique, endocrinal.

Il était abonné aux somnifères et pour cause.

Je suis fondamentalement opposée aux antidépresseurs de façon générale, car cela amène toujours des destructions – on répare la main droite pour couper la

main gauche alors ensuite on essaie de recoller la gauche – Quand le problème peut être très simple au départ et qu’il se complique puisque le métabolisme cellulaire a été endommagé et nous savons que le génome ne se répare jamais.

On ne peut qu’améliorer la situation. Avec les corps chimiques il y toujours un risque : on peut donner les choses les plus nocives pour guérir d’un empoisonnement mais cet empoisonnement va se trouver dépassé par la toxicité du produit donné et on risque d’en mourir.

La molécule chimique de synthèse a des limites et toujours des effets pervers de nature très dangereuse. Son maniement est donc extrêmement difficile pouvant générer des phénomènes contraires à notre corps bien que cela puisse donner une apparence d’amélioration momentanée.

Dans le cas de ces chocs graves, quelque chose était détruit comme un ressort que l’on ne peut pas réparer mais seulement améliorer. Or mon oncle, avant son

hospitalisation et son A.V.C., avait effectué durant les semaines qui avaient précédées des cauchemars épouvantables à tel point que son amie devait rester dormir auprès de lui et l’écouter lui raconter son cauchemar :

« Il vit son cauchemar  et je n’ai d’autres solutions que de le vivre avec lui, si je veux qu’il revienne à la réalité. Comment peux-tu m’expliquer cela ? »

« Je pense que cela montre qu’il est entre deux mondes et qu’il revit tous les traumatismes de son existence, tout ce qui n’a pas été assimilé et qui d’ailleurs n’est pas assimilable. »

L’accident vasculaire avait entraîné une monoplégie du bras gauche, un ralentissement très net des fonctions cérébrales. Il oubliait ce qu’il avait fait la

veille et même les noms et prénoms des personnes, donc une amnésie sur les faits récents.

« Voilà un des cauchemars qu’il a effectué ! »

Rêve : « Il était avec Picasso, il voyait Picasso avec Simone de Beauvoir. »

Mon oncle connaissait bien Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre puisqu’il  était leur voisin. Il avait été un habitué du Flore et de la Coupole pendant de nombreuses années – Flore, Coupole, Dôme – Il n’appréciait pas du tout Simone de Beauvoir. Il avait eu régulièrement l’occasion de discuter avec eux. Il ne partageait pas les façons de voir de Sartre dont il dénonçait le nihilisme destructeur.

« Que penses-tu de ce rêve ? »

« Eh bien tu vois, je pense que ses problèmes ont été engendrés par le regard qu’il a porté sur le monde du fait de ce qu’il a subi mais aussi de son attitude personnelle, je pense qu’il n’était pas très gai envers la vie et avait de la vie une vision trop négative. »

« Ah comme tu as raison, on ne peut pas dire le contraire ! »

« Je pense aussi que quelques mois auparavant, il accusait justement des problèmes de vue. Elle avait considérablement baissé. Pourquoi Picasso avec Simone de Beauvoir ? Parce qu’à force d’avoir un regard destructeur, cela a cassé le PI, c’est à dire cassé l’harmonie, l’harmonie intérieure, le PI c’est bien

3,1416 qui sert à faire un cercle, cela a donc cassé son harmonie interne au niveau du ” Oh, au niveau de la tête d’où l’A.V.C.

Le PIC casse le haut : la vision destructrice morcelante et non harmonieuse de la vie est pathogène. J’essaierai, si tu veux bien  me confier ses cauchemars et avec son accord, de les lui interpréter. »

« En fait, il a une terreur de ces cauchemars, à tel point qu’à l’hôpital ils souhaitent lui faire rencontrer une psychologue mais tu sais comme moi la

confiance qu’il porte à tous ces gens, il aimerait bien mieux que ce soit toi qui puisse les lui expliquer. »

En même temps, je me remémorais son rêve qu’il m’avait confié quatre années auparavant. Il me semblait décrire les racines de son problème : ces méandres dans lesquels il se trouvait où il descendait dans une multitude d’escaliers tortueux, ce labyrinthe n’était-il pas celui du cerveau où il pouvait observer la multitude de gens dans un état piteux, car presque tous étaient affligés de moignons bâclés aux mains. Ce n’était pas sans me rappeler son hémiplégie en particulier la perte de ses capacités manuelles. N’était-ce pas déjà  à l’époque la racine des événements qui étaient déjà en germe, sans doute programmés depuis les traumatismes vécus ?

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