Faire son deuil

“Faire son deuil” n’est que la vulgarisation – la diffusion comme farce, comme pseudo sagesse exécrable – d’un processus freudien, comme on dit, avec satisfaction, qu’un bébé “fait ses nuits” : faire, verbe vicaire, prostitué. L’expression sert d’alibi idéal (fièrement revendiqué) aux trahisons lâches. La métaphore du deuil est scandaleuse, non parce qu’elle assimile tout trauma (toute séparation) à la mort, mais parce qu’elle sous-estime la vérité de la catastrophe.

Tâcher d’“oublier”, ce n’est pas “survivre” tant bien que mal à un(e) mort(e), c’est assassiner celui (celle) qui a disparu, c’est “suicider” son amour, son “ancien moi” (Proust). Stendhal le dit mieux (plus justement et plus désespérément) que Freud :

« Il faut que l’amour meure ». Le désamour ne consiste pas en un “deuil”, mais, en amont, dans un meurtre.

Ainsi, la métaphore du deuil : « il (elle) est mort(e) cache : “Je l’ai tué(e)” (glissement que la rhétorique nommerait “métalepse”) ou “je suis mort(e) (ce qu’elle nommerait “énallage”). »

Et pourtant (apparente contradiction), l’oubli du chagrin est nécessaire, parce que cet oubli, justement, permet au chagrin de resurgir, de “revenir”, comme un fantôme.

Terrible scène de la Recherche : le narrateur, penché sur ses bottines, pour nouer un lacet, est d’un seul coup, et bien longtemps après, frappé par la mort de sa grand-mère.

Cette hystérésis du malheur, Proust l’appelle les “intermittences du cœur”.

Georges Kliebenstein

Georges Kliebenstein, ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud, est maître de conférences à l’université de Poitiers (stylistique du XIXème siècle). Il a écrit notamment des articles sur Stendhal, Nerval, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Mallarmé, Roland Barthes.

Georges Kliebenstein a écrit les “Figures du destin stendhalien”, Presse Sorbonne Nouvelle, Préface de Philippe Berthier, 2004, 390 pages.


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